
La Grande remontée, le retour
La Loire est “ bien commun ”. Et la Mission Val de Loire, avec l’association La Rabouilleuse-École de Loire et le collectif “ Vers un Parlement de Loire ”, va le faire savoir haut et fort en ce mois de septembre. Sur le thème “ Comment va Loire ? ” (sic), ils organisent jusqu’au 23 septembre, une nouvelle édition de cette “ aventure fluviale ” baptisée “ La Grande remontée de Loire ”, qui voit des dizaines de bateaux progresser de Saint-Nazaire à Orléans, conférences et stands à l’appui, au fil d’une vingtaine d’escales. Événement “ festif, scientifique et artistique ”, la Grande remontée permet de diffuser auprès des Ligériens les “ savoirs
nautiques ” attachés au fleuve, et s’arrime aux Nouvelles Renaissances, opération menée par la Région qui veut faire (re)découvrir le Centre-Val de Loire aux habitants via des happening culturels. Longue de 350 km, la remontée a connu deux éditions, en 2021 puis 2023. “ Depuis le 18 juin 2025, indique Bruno Marmiroli directeur de la Mission, les savoirs nautiques ligériens sont inclus au patrimoine culturel immatériel de la France. La Grande remontée cette année, sera l’occasion de célébrer cette reconnaissance officielle et de prolonger le travail ethnographique et anthropologique autour de ce patrimoine commun ”.
Vouée à stimuler la réflexion sur la valeur des paysages ligériens, la Mission Val de Loire contribue à un projet visant à doter la Loire d’une personnalité juridique. Son directeur Bruno Marmiroli nous en dit plus.
- L’épicentre : Bruno Marmiroli votre Mission anime depuis 25 ans une réflexion sur les paysages que traverse la Loire. En 2019, que se passe-t-il ?
- Bruno Marmiroli : Eh bien nous sommes invités à participer à un projet appelé “ Vers un Parlement de Loire ”. Il naît de la société civile, est aujourd’hui porté par un collectif et vise à donner à la Loire une personnalité juridique qui la rendrait apte à prendre part au débat public, à porter des positions ou à défendre ses intérêts. Nous ne sommes pas juristes, mais l’idée, si elle soulève des obstacles, nous enthousiasme : Qui pour la représenter ? Quel rôle pour les élus locaux ? Quelles méthodes de travail ?….
En plein défi climatique, que des entités naturelles se voient reconnaître une “ personnalité juridique ”, par exemple puissent attaquer en justice des pollueurs ou demander la réintroduction d’espèces, voilà une idée ! Nous plongeons sur l’invitation, qui est portée par le POLAU, une structure à Saint-Pierre-des-Corps, qui travaille sur des projets mêlant Art, Science et Territoire.
- L’épicentre : Cette démarche, “ Vers un Parlement de Loire ”, a-t-elle un calendrier ?
- BM : Non. À terme, il est certain que les élus locaux et nationaux devront s’en emparer. Mais à ce jour, la démarche infuse, elle essaime(1), et chaque membre du collectif chemine à son rythme. Nous n’avons de contraintes que celle d’associer le plus grand nombre. Toutefois elle nous amène à produire, à mener des initiatives. C’est ainsi qu’il y a quelques mois nous étions, nous Mission, à l’Assemblée nationale pour présenter le Parlement de Loire, et que d’ici la fin de l’année, nous établirons le “ bilan de santé ” de la Loire, à la demande de la Ville de Tours en lien avec de nombreux scientifiques. La question est cruciale : qu’est-ce que la “ santé ” d’un cours d’eau, notre Loire est-elle un “ malade qui s’ignore ” ou se porte-t-elle “ comme un charme ” ? Et quelles connaissances mobiliser pour répondre à cette question ? Une chose est sûre, nous n’aborderons pas ce sujet du seul point de vue des “ usagers ” du fleuve que nous sommes. Non, nous prendrons le pouls de l’ensemble des “ vivants de Loire ”.
- L’épicentre : Cette notion de “ santé ” est intéressante, à l’heure où l’humain se présente facilement comme un prédateur…
- BM : Oui, et c’est notre rôle d’utiliser tous les vecteurs possibles pour stimuler la réflexion. La Loire est un patrimoine magnifique, mais le connaît- on vraiment ? De quel point de vue ? Et si on l’apprécie, que veut-on en faire ? Cela nous a amenés d’ailleurs à travailler récemment sur des notions comme le “ concernement ” et ” l’attachement ”. À quoi renvoient-elles ? Elles ont été définies par le philosophe Bruno Latour et visent à mieux comprendre, d’abord ce à quoi nous “ tenons ”, à quoi nous sommes “ attachés ” dans notre territoire, afin que, de cette prise de conscience naisse dans un second temps, du “ concernement ”, c’est-à-dire une sorte d’implication qui va nourrir des actions pour préserver ce patrimoine.
- L’épicentre : Cette Loire “ personnalité juridique ”, n’a pas d’agenda, mais elle a maintenant six ans de maturation. Comment est née son idée ?
- BM : Elle a été formulée par l’écrivain Camille de Toledo, qui en 2019 se demande ce qui se passerait “ si la Loire était un membre de notre famille ? ” — et il propose de répondre, de prendre un tournant “ ontologique ” qui serait de penser “ à partir ” du milieu (le fleuve) et non de façon anthropocentrée. L’exercice est complexe et demande, avouons-le, une “ suspension du jugement ”. L’idée, au reste, n’est pas neuve. Elle reflète en particulier, les progrès de l’anthropologie dite “ de la Nature ”, un courant de pensée développé par Philippe Descola autour des interactions entre les communautés humaines et “ non-humaines ”. Et elle renvoie plus avant à un livre paru en 1972, aux États-Unis, de Christopher Stone, appelé “ Les arbres doivent-ils plaider ? ”. La démarche en tout cas, requestionne nos liens aux patrimoines, qu’ils soient naturels ou culturels, et je pense que c’est une chance que nous l’ayons adoptée pour aborder, d’un oeil neuf, l’enjeu de la protection de notre fleuve — et de sa transmission.
(1) D’autres cours d’eau, comme la Garonne ou Seine, sont l’objet de discussions visant à les personnaliser en droit ; noter que Camille de Toledo qui a initié le Parlement de Loire, a aussi lancé un projet d’ ” Internationale des fleuves et rivières ”.
Bruno Leprat


