
Patrick Martin, militant patronal et président du Mouvement des Entreprises de France, il est Président et actionnaire majoritaire du Groupe familial Martin Belaysoud, fournisseur de l’industrie et de la construction. 1Md€ CA, 3 000 salariés.
Redonner aux jeunes Français, confiance en leur avenir
A la tête du MEDEF national, Patrick Martin porte la parole des entreprises depuis 2023, mais son engagement au sein de la formation patronale remonte bien au-delà. Dirigeant d’une ETI qui emploie 3 000 salariés, il soutient l’idée que les entreprises sont pénalisées par les taxes et les charges qu’elles supportent. Il dénonce sans retenue les erreurs de nos gouvernants, tout en soutenant la politique « pro business » d’Emmanuel Macron.
Au-delà de la fiscalité des entreprises et de la défense de la réforme des retraites, Patrick Martin consacre, à 66 ans, une partie de son énergie à la jeunesse dont il a fait une cause de premier plan.
Le 18 mars dernier, il rencontrait les étudiants de l’INSA à Blois. L’occasion pour lui de défendre les 13 mesures concrètes du MEDEF, pour donner aux jeunes Français, confiance en leur avenir. « Parce que, dit-il, la réussite des jeunes conditionne celle de la France ».
Très applaudi quand il évoque le pragmatisme dont nous devrions davantage faire preuve en matière d’écologie, son franc parler fait parfois sourire, il dit les choses avec ses mots à lui, sans détour.
« Agir ensemble pour une croissance responsable »
- L’épicentre : Pourquoi faire de la jeunesse la priorité ?
- Patrick Martin : Parce que si une grande partie des jeunes est bien formée et n’a pas de problème d’accès à l’emploi, à l’autre bout du spectre, nombreux sont ceux qui restent sur le bord de la route. 1,4 millions de jeunes ne sont pas en études, n’ont ni emploi ni formation. (On parle des NEET, pour neither in employment nor in education or training). Je considère donc que la jeunesse, dans toute sa diversité, doit être une grande cause nationale.
Au-delà de l’aspect humain qui est profondément choquant, cela pose aussi la question du financement de la protection sociale ou de la tension de recrutement pour les entreprises.
Ce sujet de la jeunesse n’est pas suffisamment pris en compte. Or, par définition, elle est notre avenir. Avec les syndicats, nous convenons que la jeunesse est un enjeu majeur. Nous avons décidé de prendre le sujet à bras le corps, mais, à ce jour, hormis les propositions du MEDEF, il n’y a pas grand-chose en discussion. Il ne faut pas en rester là, et je demande avec insistance aux partenaires sociaux de faire, eux aussi, des propositions.
- L’épicentre : Nombreux sont les facteurs qui creusent l’écart
- PM : Oui et notamment l’origine sociale, l’abandon en cours d’études ou les difficultés d’accès à certaines formations. Selon l’étude du Syntec, la fédération qui représente les sociétés françaises spécialisées notamment dans les professions du Numérique et de l’Ingénierie, plus de 50% des jeunes diplômés de grandes écoles de commerce ou d’ingénieurs disent vouloir tenter l’aventure à l’étranger. Beaucoup partent aux États-Unis, question de salaire, mais aussi de dynamique, dans la bio Tech et le digital notamment. Qu’ils aillent voir ailleurs c’est bien, mais encore faut-il qu’ils reviennent.
- L’épicentre : Vous présentez treize propositions pour optimiser l’orientation des jeunes
- PM : C’est un enjeu de cohésion nationale. Car parmi les 1,4 million de NEET, un quart sont diplômés de l’enseignement supérieur et n’accèdent pourtant pas à l’emploi. À l’université, près du quart des jeunes diplômés arrêtent sans emploi.
Cela met en lumière un problème d’orientation. Il y a 650.000 jeunes dans les lycées professionnels, dont certains sont des établissements d’excellence, mais nombreux sont ceux qui s’y engagent sans vraiment connaitre les débouchés professionnels qu’ils peuvent espérer. Beaucoup de conseillers d’orientation et psychologues ne connaissent pas le monde de l’entreprise ni les filières métiers porteuses.
On ne peut pas tolérer un taux d’emploi de jeunes de 35% quand il est de 51% en Allemagne et de 75% aux Pays-Bas. C’est un gâchis énorme pour les garçons et les filles, et pour les finances consacrées à leurs quatre ou cinq années d’études.
- L’épicentre : N’est-ce pas en partie la responsabilité des entreprises ?
- PM : Si, mais elles font déjà beaucoup pour l’inclusion, pour l’accueil des stagiaires et des apprentis. On a triplé le nombre d’apprentis en quatre ans pour atteindre près d’un million d’apprentis. Mais 98% d’entre eux sont dans des entreprises privées, les fonctions publiques n’en accueillent que 2%.
- L’épicentre : La France a une spécificité en la matière ?
- PM : Les pays qui réussissent le mieux ne sont pas ceux qui ont la fiscalité la plus favorable, mais ceux qui ont le meilleur niveau éducatif. Il faut mettre le sujet de la formation et des compétences en haut de la pile. C’est le sujet majeur, avant bien d’autres. Il faut repenser le système, pour endiguer le décrochage scolaire et les inégalités sociales qui se creusent.
La responsabilité est collective.
- L’épicentre : Quel message adressez-vous aux jeunes ?
- PM : Nous voulons leur redonner un espoir. Le MEDEF réunit 240.000 entreprises qui emploient douze millions de salariés. La démographie et l’état actuel du marché du travail montrent que les entreprises continuent de rencontrer des difficultés de recrutement. Avec les efforts que je viens d’évoquer, les nouveaux horizons et les grandes mutations que sont l’intelligence artificielle et les technologies digitales, on anticipe et l’on accompagne mieux que jamais les tensions de recrutement.

- L’épicentre : Vous pointez aussi du doigt la sous-représentation des femmes dans les filières et les métiers scientifiques et techniques.
- PM : Il y a en moyenne moins d’un quart de femmes dans les formations et les métiers scientifiques et techniques. C’est d’autant plus surprenant que les filles ont généralement, en la matière, de meilleurs résultats que les garçons. C’est une perte d’opportunités pour les entreprises qui ont dans ces domaines, d’énormes tensions de recrutement. À titre de comparaison, il y a au Maroc, en Suisse ou en Allemagne, 49% de femmes dans les écoles d’ingénieur.
- L’épicentre : L’entreprise est-elle suffisamment soutenue en France ?
- PM : Il y a eu des avancées depuis 2015, mais elles restent les plus taxées au monde. Dans le contexte actuel de compétition économique virulente, ça freine l’investissement, l’emploi, l’innovation et la croissance. Ça n’enlève rien au fait que l’image de l’entreprise n’a jamais été aussi bonne dans notre pays, massivement, tant auprès des salariés que de nos concitoyens.
- L’épicentre : Les attentes des salariés, et des jeunes en particulier, évoluent fortement : ils veulent donner du sens au travail, agir au sein d’entreprises vertueuses, favoriser l’équilibre travail/famille…
Comment les entreprises peuvent-elles être attractives tout en conservant leur capacité de performance et d’innovation ? - PM : Les chefs d’entreprises ne perçoivent pas d’opposition de principe. Les salariés s’adaptent assez rapidement au mode de fonctionnement de l’entreprise, respectant sans mal la hiérarchie, la sécurité, les horaires, les règles de fonctionnement et les objectifs. Les comportements et les attentes ne sont pas généralisables. Ils tiennent souvent au territoire ou au milieu social. Le comportement de la jeune génération n’est pas radicalement différent de ce qu’il était il y a encore quelques décennies. Les questions de fond sont plus aujourd’hui l’accès au logement et le pouvoir d’achat, même si c’est un peu moins vrai quand on recrute de jeunes diplômés dans les métropoles. Le propre de l’entreprise est de savoir s’adapter, et de positiver ces attentes, en matière d’équilibre de vie, d’évolution de carrière professionnelle et d’organisation du travail.
C’est très stimulant, c’est autant d’opportunités pour se réinventer.
- L’épicentre : En faisant de l’écologie une priorité, la France prend-elle du retard dans son développement économique ?
- PM : À l’heure des Green Tech et de l’écologie, c’est un sacré dilemme. Rappelons que l’Europe n’a pas ou plus de ressources naturelles. A contrario, elle a du nucléaire et du solaire. Nous avons quoi qu’il en soit, l’impératif ultime de la décarbonation. D’ailleurs, nous n’avons plus de climatosceptiques dans les rangs du MEDEF. Le vrai sujet, c’est donc d’agir ensemble pour une croissance responsable. Ce n’est pas un slogan, c’est un impératif.
Mais bizarrement ces dernières années, la préoccupation principale n’est plus l’environnement, mais le pouvoir d’achat.
Il faut prendre en compte les différentes composantes de l’économie, que sont la compétition internationale, l’emploi et le pouvoir d’achat, pour l’objectif ultime d’une économie prospère et décarbonée. Il faut réconcilier ces deux objectifs.
- L’épicentre : Diriez-vous que l’Europe est allée un peu loin avec le Green deal ?
- PM : Oui, et un peu vite, même si nous en partageons tous sa finalité. Ça peut être une force pour l’Europe que d’être très en pointe sur ces enjeux. Mais par souci de vertu, les décideurs politiques ont déstabilisé des filières industrielles entières, dont celle de l’automobile en bousculant, à l’horizon 2035, les projets de nouveaux moteurs thermiques qui étaient dans les cartons, et sans doute plus écologiques que les véhicules électriques ou hybrides dont bon nombre viennent de Chine.
Ils devraient sans doute faire confiance aux universitaires, aux chercheurs et aux entreprises.
Idem pour le ciment ou la sidérurgie, des industries souveraines. Je vous mets au défi de construire des avions et des chars pour le réarmement, en achetant l’acier à nos ennemis.
Cela dit, nous sommes les champions mondiaux du recyclage avec de très belles entreprises comme Paprec, Veolia, Saur ou Suez, et même de l’énergie avec TOTAL, l’un des plus gros investisseurs au monde dans les énergies renouvelables.
La France, dans toutes ses composantes, doit travailler beaucoup plus avec la recherche et les entreprises sur ces sujets, et réduire la politique courtermiste, pour plus de visibilité et de stabilité.
- L’épicentre : L’accès au logement est un autre de vos sujets
- PM : Il est même essentiel. 83% des occupants de HLM renoncent à des opportunités professionnelles induisant un déménagement, car ils savent qu’ils vont perdre celui qu’ils occupent et qu’ils n’en trouveront pas d’autre. Il a été construit l’an passé moins de logements qu’en 1955, alors qu’il y avait 17 millions d’habitants en moins.
Notre pays fait des choix politiques, certes démocratiques et que je respecte, mais qui le déclassent progressivement.
Le budget 2026 décide par exemple de ne pas améliorer la compétitivité des entreprises, il rabote le crédit impôt-recherche et refuse de toucher aux retraites. Or, il n’y a plus un sou dans les caisses. L’État emprunte cher, très cher. Nous avons donc les entreprises les plus taxées au monde, et qui en conséquence recrutent moins.

- L’épicentre : Vous allez prochainement entamer un tour de France de l’IA. Le sujet vous inquiète ?
- PM : Oui, car des millions de salariés devront se reconvertir. Or la France est assez réticente face aux progrès techniques, et à l’intelligence artificielle en particulier, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs. Beaucoup pensent qu’il est urgent d’attendre ; je pense que c’est une robuste bêtise ! Les entreprises qui ne s’empareront pas de l’IA, quel que soit leur secteur d’activité, ne résisteront pas.
Mais arrêtons de nous flageller ; il y a un vrai génie français dans beaucoup de domaines, dont celui de l’IA. Il faut simplement que des entreprises puissent recruter, comme l’a fait Mistral.
Les usages de l’IA vont finalement créer des emplois.
- L’épicentre : Êtes-vous optimiste pour la France ?
- PM : Oui, elle a des ressources et des talents incroyables, et donc une carte à jouer extraordinaire, à condition que l’on sache identifier et saisir les opportunités, et surtout de ne rien lâcher.
C’est un sujet de fierté. Le pays se complaît dans des querelles stériles et malsaines.
Mais soyez sûrs que, nous, chefs d’entreprises, ce qui nous fait nous lever le matin, c’est la volonté de faire bouger les choses. Nous ne sommes pas obsédés par nos dividendes et nous nous devons avoir une fierté collective.
N’oublions pas que l’Europe et la France ont des arguments incroyables, à commencer par la « démocratie » qui nous lie.
Les 13 propositions du MEDEF en faveur des jeunes
- 1 – pour chaque élève un bilan d’orientation personnalisé
- 2 – Faisons entrer davantage de femmes scientifiques, techniciennes et ingénieures dans les classes, dès la 5e
- 3 – Permettons à tous les nouveaux professeurs de collèges et lycées professionnels de réaliser une immersion en entreprise
- 4 – Concentrons nos efforts sur les savoirs fondamentaux — français et mathématiques — dès l’école primaire
- 5 – Associons systématiquement les entrepreneurs à la définition des cartes de formations initiales.
- 6 – Créons, au sein de chaque université, un Bureau des entreprises chargé de faciliter les immersions professionnelles pour les étudiants volontaires
- 7 – Développons des formations bac +1 en lien étroit avec les branches professionnelles et les entrepreneurs locaux
- 8 – Revalorisons les droits d’inscription en premier cycle universitaire
- 9 – Garantissons une stabilité durable du financement de l’apprentissage
- 10 – Ouvrons, avec les partenaires sociaux, une négociation interprofessionnelle sur l’emploi des jeunes pour créer un cadre spécifique de la relation de travail
- 11 – Accélérons les mobilités européennes
- 12 – Lançons l’opération « Tous mentors »
- 13 – Déclenchons un véritable choc d’offre de logements pour les étudiants et alternants
Propos recueillis par Stéphane de Laage


