
Disons le tout net, on parle bien d’éducation et non d’enseignement, même s’il est évident que les deux notions sont intimement liées. L’éducation dépend pour partie du degré de savoir dont on dispose pour s’intégrer dans la société, comprendre et partager avec ses semblables. L’éducation donne les codes, ouvre les portes et peut même changer le monde.
Au sens étymologique du terme, éducation vient du latin éducatio, qui veut dire : élever, former. Le terme est lui-même dérivé de “ educare ”, qui se traduit par “ mener hors de ”, ou “ faire sortir ”, ce qui suppose que l’éducation consiste à faire émerger le potentiel d’un individu, à le développer pour le guider dans sa croissance et son apprentissage. L’éducation n’est donc pas seulement l’acquisition de savoirs, mais bien l’élévation de l’individu. Anissa Djabi-Saïdani est Enseignante-chercheuse en GRH, gestion des ressources humaines, et Éthique managériale à l’ISC Paris et à l’IAE de Paris. Elle revient sur l’évolution des finalités de l’éducation au cours du temps. À l’époque de la Rome et de la Grèce antiques, l’éducation concerne principalement la formation des jeunes hommes pour en faire de bons citoyens et de bons guerriers.
Au Moyen Âge, c’est l’Église catholique qui prend en charge l’éducation. Les monastères deviennent les principaux lieux d’apprentissage pour y instruire les futurs membres du clergé. La Renaissance, elle, prône une éducation humaniste. Érasme, Léonard de Vinci ou François Rabelais, promeuvent une éducation qui inclut la philosophie, les arts, les sciences, et le développement des qualités humaines. Au siècle des Lumières, Jean-Jacques Rousseau et Voltaire préconisent une plus grande liberté dans l’enseignement. Rousseau particulièrement, plaide pour une éducation qui respecte la nature et l’autonomie de l’enfant, pour une éducation conçue comme un moyen de libérer l’individu de la contrainte sociale pour qu’il s’épanouisse dans la société. À la révolution, avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’éducation devient un droit fondamental et une condition pour l’égalité des citoyens.
Plus tard, Jules Ferry instaure une école publique, gratuite, laïque et obligatoire. Il s’agit de lutter contre l’ignorance et de former des citoyens éclairés, capables de participer activement à la démocratie. L’éducation progressiste émergera avec des pédagogues comme Maria Montessori, Célestin Freinet ou John Dewey qui préconisent une approche plus active, ludique et participative. Une éducation qui implique les apprenants dans leur propre apprentissage, les incitant à s’impliquer dans la construction des savoirs, en allant chercher de l’information, en s’inspirant de son entourage.
Avec le XXIe siècle, l’éducation se confronte à un nouveau défi qui est celui de la mondialisation et de l’émergence des technologies numériques. L’enseignement se fait en ligne, les plateformes d’apprentissage sont digitales et se confrontent désormais à l’intelligence artificielle. L’éducation n’est plus élitiste, elle appartient à tout le monde. Mais avec les réseaux sociaux, elle est prodiguée par tout le monde.
Acquérir des qualités humaines
Pour Anissa Djabi-Saïdani, il est intéressant de constater que l’éducation avait d’abord pour ambition de développer les compétences requises à la fonction de leader, en particulier des qualités humaines : “ l’importance attribuée à l’acquisition des soft skills remet au goût du jour ces compétences transversales au rang desquelles la créativité, l’intelligence émotionnelle, ou l’esprit critique ”. L’enseignant acquiert désormais un rôle de guide, de coach, délivrant des enseignements plus opérationnels. Le bon manager n’est plus celui qui “ tape du poing sur la table ”, mais celui ou celle qui se met au service des équipes et accompagne les potentiels pour les embarquer. “ À l’ISC Paris, nous mobilisons une pédagogie active, l’Action Learning ou l’apprentissage par l’action, explique Anissa. Nous croisons des modalités d’apprentissage variées telles que des débats d’idées, des jeux de rôles, le développement de projets à impact ou encore la résolution de problématiques réelles en lien avec des organisations partenaires ”. Les étudiants vont ainsi apprendre de leurs difficultés et de leurs erreurs. Apprendre à rebondir, à s’adapter, et avancer encore. Après les cours, dans le cadre des comités pédagogiques, ils donnent leur avis et deviennent ainsi actifs de leur apprentissage.
Pour encourager cette approche coopérative, l’ISC Paris a distingué plusieurs projets étudiants en leur attribuant le prix de l’innovation pédagogique. Par exemple, les étudiants du Master Conseil et Gestion de Projet ont réalisé une collecte de dons au bénéfice de la Croix-Rouge Française, un projet citoyen récompensé par le prix de l’action la plus impactante.

La bonne nouvelle c’est qu’on peut être naturellement doté de qualités humaines, mais qu’on peut aussi les développer grâce à une pédagogie expérientielle et interactive.
Anissa Djabi-Saïdani
Entreprendre pour apprendre
C’est aussi ce que fait Hamid El Gazeri, avec l’association reconnue d’utilité publique, Entreprendre Pour Apprendre, qu’il préside depuis 13 ans, date de sa création en région Centre-Val de Loire. EPA donne aux jeunes l’occasion de créer des mini entreprises. Désormais considérée comme une option dans leur cursus scolaire, elle connecte l’école et l’entreprise pour faire grandir les potentiels. EPA fait vivre aux jeunes, à leurs encadrants et aux mentors, une aventure entrepreneuriale collective, qui donne à chacun le pouvoir de faire grandir ses idées et sa personnalité.

Aujourd’hui membre de la fédération nationale qui se déploie dans toutes les régions de France, et membre de Junior Achievement dans 120 pays, Entreprendre Pour Apprendre, donne aux jeunes de 9 à 25 ans, l’occasion de s’intégrer dans la vie sociale et économique. “ C’est l’éducation par l’action, explique Hamid. Enseignant passionné de techno et de physique au collège Dunois d’Orléans, il se félicite chaque jour de voir ses élèves se passionner pour leurs mini entreprises. “ Il y a 12 ans, dit-il, je proposais la démarche de création aux élèves en difficulté, juste pour leur montrer qu’ils ont un potentiel. Aujourd’hui, il n’y a que 15 places pour 30 demandes, et l’on choisit par la motivation des candidats ”. Ils sont en troisième, entrent au lycée ou à l’université, et vont travailler le projet d’une entreprise.
“ C’est pour de faux, mais c’est comme si c’était vrai ”. Les élèves travaillent les projets qu’ils ont collectivement choisis. Créer une mini entreprise avec l’enthousiasme, les doutes et les échecs qui vont avec. “ C’est aussi avec les échecs qu’on se construit, rappelle Hamid : mon idée n’est pas retenue, notre projet n’a pas gagné, mais ce n’est pas grave, on a essayé. ”
Un porte-savon révolutionnaire ou un drone pour les agriculteurs, il n’y a pas de petites ou de grandes idées. On parle développement durable, solidarité ou technologie, qu’importe ; l’entreprise doit répondre à une demande ou un problème de société. Alors pour choisir et entériner leur sujet, les enfants vont dans une galerie marchande, interroger les passants, leur demander leur avis d’adultes et de consommateurs. Durant l’année, des chefs d’entreprises partenaires viendront écouter, et distiller quelques conseils. C’est peut-être aussi chez eux que les jeunes viendront plus tard défendre leurs ambitions, déposer leurs CV pour une alternance ou une embauche, forts de cette expérience qui leur donne l’assurance et le savoir-vivre en société. “ L’éducation, c’est la transmission de quelque chose de bien, conclut Hamid. À défaut, le manque d’éducation devient le mal de notre société ”.
Les entreprises aussi, éduquent
Anissa Djabi-Saïdani souligne également le rôle essentiel des entreprises dans le développement des compétences de leurs collaborateurs : “ ces compétences se révèlent indispensables pour donner du sens au travail, embarquer les équipes, ainsi que pour respecter les obligations de l’employeur en matière de formation et de bien-être au travail ”. Le leader respecte, écoute et analyse. Il donne le droit à l’erreur, montre l’exemple. Où l’on voit que le dirigeant participe de l’éducation de ceux qui l’entourent.
Enfin, les nouveaux courants de pensée rappellent la place de l’éducation émotionnelle et sociale. Daniel Goleman, psychologue américain spécialiste des sciences du comportement, montre le rôle crucial de l’intelligence émotionnelle, de la gestion du stress, de l’empathie, de la capacité à travailler en équipe, et bien sûr de l’intelligence émotionnelle, c’est-à-dire de la capacité à comprendre les émotions des autres, et à les gérer tout en gérant les siennes. Selon Anissa Djabi-Saïdani, ces compétences transverses sont des atouts plébiscités dans la sphère professionnelle, en particulier pour appréhender les situations délicates et pour gérer les conflits.
Pour intégrer la société
L’éducation ne se résumerait-elle pas à l’idée de pouvoir intégrer plus facilement la société dans laquelle on vit, grâce à l’acquisition des bons outils ?
Oui, à la condition qu’elle soit égale pour chacun d’entre nous. Ce qui n’est évidemment pas le cas, comme le montrent les études et les écrits. Le sociologue Pierre Bourdieu a montré le rôle de l’éducation dans la reproduction sociale. Il montre que l’école, dans son mode de fonctionnement, légitime des inégalités sociales, en valorisant des savoirs et des pratiques culturelles associés aux classes dominantes. Même si le phénomène voudrait bien s’amenuiser, les lycées de la République, les universités et les grandes écoles font toujours l’objet de classements. Les médias s’en délectent, les ministères s’en agacent, pendant que les grandes entreprises recrutent parmi les meilleures, faut-il le leur reprocher ? Les inégalités raciales, de genres ou géographie restent d’actualité, même si la gomme sociale est souvent utilisée. L’éducation inclusive, quant à elle, a toujours du mal à se frayer un chemin, l’accueil du handicap en est la preuve.
Les collectivités à la rescousse
Les collectivités, rempart républicain contre les inégalités, viennent à la rescousse. Elles font leur possible pour ouvrir l’éducation et le savoir au plus grand nombre. C’est ce que résume un technicien en charge de la question au sein de l’institution.
Les Régions n’ont pas de rôle pédagogique à proprement parler, domaine réservé de l’éducation nationale. En revanche, l’éducation n’est pas la moindre de ses préoccupations, puisqu’elle représente une ligne budgétaire de 200 millions d’euros, deuxième budget de la Région Centre-Val de Loire après les transports. Trois grands postes y sont déployés : le patrimoine (les lycées et les gymnases notamment), leur fonctionnement, et la politique éducative. L’enjeu est de taille, quand on sait qu’il concerne 98 lycées et 7 établissements agricoles, pour 80 000 jeunes scolarisés dans le public, auxquels s’ajoutent les forfaits d’externat pour les établissements sous contrat. On parle bien là d’éducation, et non d’enseignement, mais une fois encore les deux notions sont intimement liées, ce que les Régions, et les Départements, dans une moindre mesure, ont largement intégré dans leur politique globale. La Région Centre, pour ne parler que d’elle, met par exemple un point d’honneur à la qualité des repas dans les cantines, en accord avec la loi Egalim, l’internat d’excellence qui doit être un levier de réussite, valeur cardinale du projet éducatif.
L’éducation est aussi considérée comme l’un des outils d’organisation du territoire. L’enjeu est démographique, car si l’on considère que certains départements comme le Cher, l’Indre ou le Loir-et-Cher sont en déprise démographique, l’on se rend compte qu’il est essentiel que les jeunes puissent accéder à leur formation lycéenne ou professionnelle en point du territoire. C’est la raison pour laquelle les transports Rémi ont des tarifications adaptées, y compris avec une gratuité le week-end pour accéder à la culture, à la famille et aux amis. C’est aussi la raison pour laquelle un certain nombre d’infrastructures sont mutualisées : les équipements sportifs entre les établissements scolaires et les clubs de sport, les cantines, et même les internats et salles de cours pendant l’été et les vacances par exemple. “ Il ne faut surtout pas être dogmatique, mais savoir accompagner chacun pour que ces décisions s’inscrivent naturellement dans l’idée de l’aménagement du territoire, mais aussi des économies d’énergie, du respect du climat ”.
Dans le paragraphe, éducation de la Région Centre-Val de Loire, se trouvent les notions de jeunesse, sport, égalité des chances. Pour ce dernier point, c’est un ensemble de politique qui est déployé. La plus visible est incontestablement le dispositif Yep’s, pour les 15 – 25 ans qui permet l’animation des territoires par des acteurs de la jeunesse, aux côtés du CRIJ (Centre régional information jeunesse), de l’éducation populaire et d’autres structures qui permet au plus grand nombre, l’accès à la culture et aux loisirs. Et si l’on considère bien la culture, comme un outil d’éducation, ajoutons, les Cinémobile, ces cars aménagés qui apportent le cinéma dans chaque village.
L’Éducation n’est pas la préparation à la vie, c’est la vie elle-même.
John Demay
“ J’aime l’école buissonnière ”
Ainsi parle Olivier Striblen, paysagiste de son état, convaincu du pouvoir éducatif du végétal dans notre environnement. Parmi ses nombreuses réalisations en région Centre-VdL, il en est une qui illustre particulièrement cette idée. L’école primaire de Boigny-sur-Bionne, commune de la métropole orléanaise. Dans la cour, il a multiplié les essences d’arbres, les haies et les fleurs, pas seulement pour faire joli, mais parce que les effets sur la quiétude des enfants sont avérés. “ Est-il encore nécessaire de démontrer que si, en prolongement de la classe, les enfants ont dans leur champ de vision des fleurs et des arbres, leur concentration est accrue ? N’est-il pas utile au professeur de sciences naturelles, d’avoir à portée de main, la matière première nécessaire à ses cours ” ? Olivier Striblen se plaît à montrer le cycle des saisons, la façon dont la faune et la flore interagissent, et ne se prive pas d’un terrain d’ethnobotanique. Ici, il a planté un sureau. “ Quand l’arbre vieillit, dit-il, et “ fait du bois ”, les insectes s’y installent, et les oiseaux en feront leurs repas. Ainsi j’ai créé une petite histoire de biodiversité ”.

Le respect du bien commun
Dans la cour de cette même école, Olivier a installé des bancs. Rien de plus banal a priori. Mais il les a positionnés dos à une haie ou à un mur, de sorte que personne ne vienne troubler par surprise la quiétude et l’intimité de ces deux ados qui discutent. Ainsi l’école, même citadine, se fait buissonnière. “ Quand on crée ou que l’on redessine un territoire, l’essentiel est de se demander comment faire pour que les usagers, êtres humains compris, s’y sentent bien ”. Et Olivier de répondre à la question qui lui a été posée un jour : “ et si demain, y’a plus de McDo ? On vit comment et avec quoi ? ” Et bien on plante des arbres fruitiers, y compris dans les espaces publics. Parce que les fruits de ces arbres doivent être partagés. C’est une façon de comprendre aussi le respect du bien commun et le partage. Et que dire de cette aire de jeux implantée au milieu d’une place publique dans un quartier “ difficile ” ? Les femmes viennent avec leurs enfants. Et tandis que ces derniers s’amusent, elles discutent, partagent leurs opinions, leurs difficultés et leurs joies du moment.
À bien y regarder, notre environnement, s’il est bien conçu, devient pour chacun d’entre nous, un lieu de vie où l’on peut se ressourcer, s’éduquer et comprendre.
Cultivons les réussites
Aujourd’hui, Sandrine est dans la salle de restauration. Comme tous les vendredis, elle nettoie les vitres et passe l’aspirateur. Ce n’est pas la femme de ménage, c’est la directrice de la maison familiale et rurale. “ Ici, tout le monde participe aux tâches ménagères, dit-elle, élèves et enseignants. C’est sans doute la meilleure façon de montrer l’exemple, et de faire en sorte que chacun accepte sa part de travail pour le bien collectif ”. La MFR n’est pas un kolkhoze, c’est la Maison Familiale et Rurale (sous-titrée “ éducation et orientation”), implantée dans le Pithiverais depuis 2009. Avec un statut associatif et de CFA, l’école accueille 140 élèves répartis en quatre niveaux, de la troisième au Bac pro en passant par le CAP (Cuisine, vente, conseil et alimentation…).
Léa, Christopher et Coralie ont entre 14 et 18 ans, parfois 20, et ont un peu lâché prise dans le système classique. La perte de confiance, elle s’exprime non seulement au regard des études, mais aussi des adultes qui les entourent. Alors ici, ils se refont un environnement, construit d’un commun accord entre les enseignants et les familles.

“ Nous ne sommes pas leurs parents, explique Sandrine, mais nous sommes en ligne permanente avec la famille, qui, de cette façon, reprend ses droits ”. Ici, les décisions sont prises ensemble à la faveur de ce renouveau de confiance, parce que tout le monde tient le même discours et donne le même exemple. “ L’éducation est une question de famille et d’engagement, insiste Sandrine. La scolarité en alternance leur apprend les gestes et les postures professionnelles, qui seront un tremplin vers une nouvelle mobilisation et une confiance dans la société qui va les accueillir ”. Tous les jeunes, d’où ils viennent, ont en eux des graines de réussite qu’il faut savoir cultiver. C’est le fond de la valeur travail, inculquée par la maison familiale.
Rien d’étonnant à ce que le nombre d’enfants accueillis ait doublé en 10 ans, la réussite est avérée, parfois jalousée, mais il ne fait aucun doute que cette maison rurale fait rimer éducation et confiance.


