La sobriété est-elle révolutionnaire ?

Dossier : La sobriété est-elle révolutionnaire ?

À l’heure où les crises écologiques, énergétiques et économiques s’entremêlent, un mot s’impose dans le débat public : la sobriété. Longtemps associée à la privation ou au renoncement, elle est aujourd’hui revendiquée comme un choix conscient et indispensable. Dans une société fondée sur la croissance et la consommation, la sobriété peut sembler réactionnaire. Elle est pourtant adoptée comme une nécessité absolue. Réduire ses besoins est certes un acte de rupture avec le système dominant, mais une adaptation nécessaire aux limites de la planète.

En 413 avant Jésus-Christ, Diogène, en vivant dans un tonneau, montrait que la sobriété s’oppose à la démesure. Il était en quête d’un idéal de liberté et d’affranchissement, pour atteindre la mesure, la tempérance, l’harmonie et l’équilibre.
Dans les traces de Diogène, Épictète fait lui aussi la scission entre le désir et les aversions. L’homme est confronté aux passions qui amènent les troubles, les agitations et les infortunes. On comprend qu’il faut s’en tenir aux choses « naturelles et nécessaires ». Or, c’est précisément sur le contraire que se concentre notre modèle économique : ce qui n’est « ni naturel ni nécessaire ». La société du XXIe siècle nous fait convoiter le produit suivant et passer d’un désir à l’autre. L’addiction devient un asservissement. Engagés dans cette spirale, comment alors envisager le retour à la sobriété ?

Protéger ce qui peut l’être encore

Marc Patard est philosophe et docteur de l’Institut d’études politiques de Paris. « Rousseau, dit-il, observe que la comparaison est un venin dans la société, car elle contribue à la pression du désir. Comparaison, désir, concurrence, acte d’achat et finalement… nouveau désir. C’est un peu comme le vélo : si le système s’arrête, tout s’écroule ». Descartes pose quant à lui que l’aiguillon de l’homme est la raison. Par cette raison, le progrès devient infini, il apporte la puissance, la croissance et la domination. Mais jusqu’où ? Marc Patard a bien sûr son idée : « Sans doute jusqu’à cette limite qui épuise l’homme dans sa course effrénée au désir, épuise les ressources que sont les matières fossiles, l’eau, la terre et l’air. Mais l’homme ne veut pas entendre ». Comme les Grecs, les Romains grandissaient, mais n’avaient pas encore les moyens d’abîmer la nature. L’opulence était de mise, mais sans conséquences sur l’environnement. Depuis la révolution industrielle, les usines grandissent et la pollution s’accélère en proportion.
Le philosophe allemand Hans Jonas plaidera pour une inversion de paradigme que l’on peut ainsi résumer : autrefois, nous rendions compte à nos parents et nos grands-parents, leur montrant fièrement nos progrès et ce que l’on savait faire mieux qu’eux. Depuis, les choses ont changé. On s’adresse non plus à la génération précédente, mais à la suivante. Saint-Exupéry l’a traduit de la plus belle manière : « On n’hérite pas de la terre de ses parents, on l’emprunte à ses enfants ».

Marc Patard, philosophe et Docteur de l’Institut d’études politiques de Paris
Marc Patard, philosophe et Docteur de l’Institut d’études politiques de Paris

Notre époque conscientise enfin la notion de limite

Révolution nécessaire et novatrice
Marc Patard insiste sur la sémantique : « la révolution, dit-il, au sens littéral du terme, est un tour infini, un parcours qui sans cesse revient sur lui-même. L’homme doit revenir sur son rapport à la nature et l’interroger, jusqu’à sans doute en prendre le contre-pied. C’est cela qui est révolutionnaire ».
Dans les années 80, la sobriété était vécue comme un échec social, une impuissance financière. Elle est devenue marginale quand elle est individuelle, nécessaire quand elle est collective.
Le bobo idéal branché génère un nouveau modèle économique. Une économie circulaire où l’on privilégie le reconditionné, la seconde main et l’indice de « réparabilité ». Le discours marginal d’il y a 50 ans est aujourd’hui branché ; et Marc Patard de résumer : « Notre époque conscientise la notion de limite. L’innovation frugale amène à des concepts nouveaux que sont la proximité, la particularité, la simplicité et l’agilité ».

François Bonneau, président
de la Région Centre-Val de Loire
François Bonneau, président
de la Région Centre-Val de Loire

Il faut une vision politique qui s’appuie notamment sur la sobriété.

Le président de la Région lui-même, François Bonneau, fait sienne cette nouvelle réalité économique : « Ce qui est aujourd’hui le plus favorable au développement économique, c’est précisément de prendre en compte ces enjeux de sobriété. Elle est source d’innovations et de processus pour l’optimisation énergétique et l’usage de nouveaux matériaux. On avait inscrit notre développement sur la base d’une ressource infinie. On voit à l’évidence que ce n’est pas le cas. Les matériaux ont une, deux, voire trois vies. Nous sommes dans le régime de la frugalité. L’entreprise des sirops Monin est un exemple, elle qui a su réduire sa consommation d’eau de 80 %. Elle nous montre que le paradigme a changé, avec des ressources de plus en plus fragiles.
Qu’en est-il alors du développement de l’intelligence artificielle, grande consommatrice d’énergie et d’eau ? « Autre ambivalence, convient François Bonneau. À la fois productrice de données inutiles quand elles sont commerciales, et de progrès pour la mobilité ou la santé. Nous savons croiser les données pour optimiser nos offres de transport en fonction de la géographie, des besoins et des catégories sociales. Les médecins savent poser un diagnostic médical à votre arrivée aux urgences par la connaissance de vos antécédents médicaux. La recherche, croisée à la génétique, fait des choses prodigieuses. Pour tout cela, il faut une vision politique qui s’appuie notamment sur la sobriété ». Et le président de poursuivre : « Nous devons repenser la distribution des richesses entre les franges de la société. Une société organisée, non pas comme une accumulation de contraintes nouvelles, mais comme des opportunités ».
L’Inde n’a-t-elle pas développé la philosophie de la sobriété qu’elle résume en un mot : le Jugaad ? Une lutte contre la pauvreté collective, une urgence planétaire. Les Danois, quant à eux, voient l’émergence du Hygge, qui prône la recherche du bien-être par la sobriété. Dans un cas comme dans l’autre, qu’elle soit collective ou individuelle, la démarche est volontariste pour se défaire de la futilité. La sobriété devient un engagement, une démarche et un choix. Tout le monde ne l’entend pas ainsi. Donald Trump, par exemple, choisit de ne pas être sobre et redit à l’envi : « Drill, baby, drill ».

Ce contenu est réservé aux abonnés

Afin d'accéder à la totalité du contenu, abonnez-vous à l'épicentre grâce à l'une de nos formules en cliquant ci-dessous.


Guillaume Fischer