Entre initiatives et désirs de changement, tout est-il possible ?

Dossier : Entre initiatives et désirs de changement, tout est-il possible ?

Changer le monde, est-ce bien raisonnable ?

Pour une majorité d’entre nous, le désir de changement est une évidence. Changer de métier, de vie ou plus encore, entrainer ses congénères dans une nouvelle certitude sociétale, tout le monde y a pensé un jour. Soit par le fait du ras-le-bol ambiant, soit par la conviction bien ancrée qu’une autre voie est possible.
Les plus courageux ou convaincus, tentent de convaincre et d’entrainer les autres dans leurs convictions, parfois comme des Don Quichotte des temps modernes.

On voudrait tant que notre société change. Mais elle semble bloquée, comme enkystée dans ses orientations bienpensantes. Nos Parlements successifs nous montrent combien les ambitions personnelles sont inhibitrices quand elles ne sont pas partagées.
Entre initiatives et désirs de changement, tout est-il possible ? “ Oui ”, disent les plus entreprenants, “ non ” assurent les résignés. Pour être efficace et espérer aboutir, le changement doit être joyeux et si possible aux effets rapides, histoire de constater qu’on avait raison. Avec “ du sang et des larmes ”, on ne présage rien de bon et l’on ne peut espérer qu’un désastre. Mahatma Gandi tranche en disant “ soyez le changement que vous souhaitez voir dans le monde ”. Entre envie, action et réalité, il faut être courageux et entreprenant.

Nekoé, anticiper demain

Il y a une quinzaine d’années, à Orléans naissait Nekoé, “ association d’utilité inspirante ” ! Quand on parle de changement, il y a l’écologie, l’environnement, le bien-être en entreprise, les fondamentaux de l’économie et bien d’autres choses. Et puis il y a, plus simplement, l’envie de faire autrement. Nekoé fut fondé comme un éclaireur pour donner envie, créer le besoin et venir en aide aux entreprises les plus volontaires. Un peu comme un poisson- pilote qui défriche, Nekoé veut anticiper, éclairer les consciences et susciter l’envie de bouger. “ Aujourd’hui, la question de changer ne se pose plus, observe la secrétaire générale Isabelle Jeanneau. C’est une certitude et même une nécessité pour assurer le bien vivre de l’humanité. On a de vrais sujets qu’on se prend en pleine figure, comme l’approche à grands pas de certains prédateurs, sans parler de ceux qui accumulent les milliards quand d’autres ne parviennent pas à boucler les fins de mois ”. Sans faire de catastrophisme, il semble qu’on arrive à une impasse, au terme d’un modèle de développement fondé sur le productivisme, le consumérisme et la finance débridée. Force est de constater qu’on en voit les limites avec la saturation des marchés et de la globalisation, en témoigne le Mercosur.
On essaie tant bien que mal de tenir, au détriment des matières premières qui s’essoufflent, et du travail des êtres d’humains, qui eux aussi s’essoufflent. Un changement s’impose donc, mais pour quoi et comment ?

L’innovation-service

À la “ décroissance inexorable ” que prédit Jean-Marc Jancovici (The Shift Project), Nekoé préfère une croissance immatérielle qui s’appuie sur la prise en compte et la valorisation de l’individu au travail. Isabelle Jeanneau explique vouloir “ redonner de l’intérêt et changer le rapport au travail. Ce n’est pas que de la douleur, c’est aussi de l’épanouissement ”.

Il est loin le modèle Ford de 1910 qui s’imposait comme un modèle directif. Un siècle plus tard, on en voit les limites, si l’on en juge par les ambitions de la dernière génération : “ J’ai besoin de donner un sens à ma vie, explique Emmanuel, au sortir de ses études d’une école de travaux publics. L’entreprise de forage pétrolière n’est pas faite pour moi, j’envisage une construction propre, respectueuse de l’environnement ”. Ce nouveau courant de pensée aura mis longtemps à s’imposer, malgré le mouvement de 68, et l’avènement du socialisme en 81.

“ Il y a 20 ans souvenez-vous, internationalisation et innovation étaient les planches de salut des entreprises confrontées à la mondialisation, poursuit Isabelle. On voit qu’aujourd’hui Donald Trump a mis un coup de pied dans cette organisation qui ne semblait pas si mal rodée, et les options sont tout autres. Désormais, “ l’international ” de nos entreprises pourrait se limiter aux frontières de l’Europe ; le développement des PME et de l’agriculture mieux dessiné en région. “ Le Covid nous a aidés à prendre conscience du besoin de changement. On se souvient que l’on était même plus en capacité de fabriquer des masques et du gel hydroalcoolique. Nous avions perdu les savoir-faire, les outils et les compétences. À n’en pas douter, l’IA va aussi bousculer pas mal de choses ”. L’innovation peut prendre une forme très immatérielle, c’est ce que l’on appelle “ l’innovation — service ”. Elle aide les PME à trouver de nouveaux leviers de croissance et de rentabilité en répondant à de nouveaux besoins. Il s’agit d’apporter autre chose qu’un produit manufacturé, prendre en compte la réalité des usages et des personnes auxquelles on s’adresse.

“ Ce qui fait la valeur d’une machine, dit Isabelle Jeanneau, ce n’est pas l’outil lui-même, mais la façon dont l’utilisateur en aura l’usage, et les bénéfices directs qu’il en tirera. Notre métier est d’accompagner ce changement de paradigme. ”

Volontaire pour être bousculé

L’innovation-service, ce n’est donc pas de répondre à un besoin, mais trouver la réponse nouvelle et adaptée à un problème. “ Bon nombre de clients ne sont pas conscients de ce dont ils ont vraiment besoin, alors qu’ils connaissent parfaitement leurs problèmes ”. Exemple : une collectivité a demandé à une entreprise toulousaine de créer un rond-point à côté d’une école. Mais l’observation a montré que le besoin était en fait de sécuriser l’école pour faire traverser les enfants. Le giratoire était compliqué et coûteux. D’autres solutions se sont avérées plus efficaces. La question est de faire confiance à des gens qui ne sont pas experts, mais qui peuvent avoir une autre vision des choses, une autre façon de questionner les problématiques. “ Nekoé est expert d’une approche, d’une façon de s’interroger, de regarder, de challenger les situations ; Il travaille avec un collectif d’acteurs indépendants, chacun spécialiste en son domaine : designer, ergonome de service, spécialiste de la communication, des RH ou de l’intelligence collective…

Tous pensent le changement en recréant du lien entre les êtres humains, en redonnant sa place au travail, en changeant les relations économiques. Bien sûr, il faut pour cela que le chef d’entreprise soit capable de se challenger, de prendre un risque ”.
En somme, il doit être volontaire pour être bousculé, et en plus, s’en donner les moyens. Moyens humains et financiers, ce que toutes les entreprises évidemment n’ont pas à l’instant T.

“ Il faut montrer à l’entreprise qui va bien et qui n’a pas encore de besoin, que c’est pourtant maintenant que tout se joue. Car une fois que se dessine la nécessité de changer, il est souvent déjà trop tard. Il faut agir tant qu’on a la tranquillité d’esprit, un peu de temps devant soi et les ressources humaines disponibles, car le changement prend du temps. On ne révolutionne pas le monde en deux jours ”.

L'équipe Nékoé - Entre initiatives et désirs de changement, tout est-il possible ?
L’équipe Nekoé © Ludovic Letot

Penser autrement

Einstein disait : “ croire qu’on peut faire différemment en pensant de la même façon, c’est de la folie ”. L’entreprise Servi Doryl à Langeais près de Tours, fabrique des moules à fromages depuis 50 ans. Leader du marché, elle produit les moules de nos fromages, mais dans une matière plastique. Le dirigeant, qui a une forte conscience écologique, a compris que l’intérêt pour les acteurs de la filière n’était plus de vendre des moules en grande quantité, mais d’en augmenter la durée de vie, en y associant des services différents qui permettent de les optimiser, et de mieux s’en servir. Servi Doryl se doit donc de proposer des services nouveaux à ses clients, en les accompagnant dans l’usage du moule et son nettoyage. Le chiffre d’affaires généré avec ses services, devrait compenser en rentabilité, celui qui n’est plus fait par la vente en grande quantité. La rentabilité se situe dès lors dans l’activité immatérielle de service et de conseils.
On va à l’encontre de l’ordre habituel des choses qui consiste à vendre toujours plus, c’est-à-dire consommer de l’énergie et des matières premières, émettre des gaz à effet de serre, mettre de la pression sur ses collaborateurs.
L’idée est désormais de créer plus de valeur en vendant plus de services et de compétences en somme : des ressources immatérielles qui se développent à l’infini, alors que la matière, elle, est finie.
De plus en plus de gens sont inspirés par cette envie de changer le monde ou tout au moins, la façon de faire. Mais la défiance est forte. La peur de se tromper, de changer de modèle et de partir dans l’inconnu sont des points limitants, même si le monde de l’entreprise est plein d’injonctions nouvelles, de réglementations pour la décarbonation et la QVT. Le contexte économique est très dur, il y a peu de visibilité sur les bons de commande. Isabelle Jeanneau insiste : “ c’est dans ces moments les plus incertains qu’il faut se poser les bonnes questions pour développer d’autres solutions et d’autres compétences qui permettent de tenir la route ”.

Oser se parler

Allons plus loin : il faut oser entrer en discussion avec ses clients pour se comprendre, accepter que les salaires augmentent, le prix des matières premières aussi, mais que la qualité du service et du produit justifie que l’on continue de travailler ensemble, et ne pas succomber aux propositions émises à l’autre bout de la planète.
Sur ce modèle, l’entreprise MSL, dans le Loiret a choisi de rapatrier sa production de cartes électroniques, autrefois produites en Asie. Idem pour Sidamo à Blois, qui fabriquait en partie en Asie, et a fait le même chemin pour réincorporer leur production en région Centre. “ Je l’ai fait, dit le patron Olivier Gaillaud, parce que je voulais le faire. Il m’a juste fallu beaucoup d’énergie pour trouver les partenaires, les savoir-faire et les machines ”.


De l’intention à l’action

Blaise Tahmasseb a fondé l’institut O3A (appréhender, accompagner, agir). Autrefois directeur des organismes de formation du groupe Mr Bricolage, il explique que nous avons tous des mécanismes cognitifs qui nous limitent dans nos ambitions, ou qui, tout au moins, ne nous permettent pas de passer à l’action. À commencer par le rapport bénéfice/ coût qui est mal calculé. “ Or face aux enjeux actuels, on a tous besoin de faire sortir notre collectif d’une forme de paralysie, et de passer à l’action. Ajoutons, dit-il, que nous avons naturellement une aversion à la perte. Quand on possède quelque chose, on lui donne souvent beaucoup plus de valeur que quand on ne la possède pas. De plus, on évalue mal le bénéfice à long terme, on le fait beaucoup mieux à court terme. Tout cela mis bout à bout ne nous aide pas à prendre des décisions qui, pour certaines, doivent être pour le long terme ”.

Blaise Tahmasseb, fondateur de l'institut O3A (appréhender, accompagner, agir)
Blaise Tahmasseb, fondateur de l’institut O3A (appréhender, accompagner, agir)

Ajoutons la question des générations. Plus on vieillit, plus on a de connaissances du monde. Il est donc de plus en plus coûteux de remettre en cause et de changer le monde que nous connaissons si bien. “ Le cerveau crée ses propres modèles, détaille Blaise. Des modèles qu’il accepte tant qu’il n’a pas été contredit par la réalité. Autrement dit, on apprend de ses erreurs. Des erreurs que l’on hésite à refaire, car il faut être bon et rentable, ce qui garantit en retour d’être récompensé, et peut-être même d’avoir un titre sur sa carte de visite. La société a exacerbé la compétition. Pas génial, observe Blaise. Il vaut mieux parfois collaborer et accepter l’altérité cognitive, c’est-à-dire le fait que l’autre se soit construit dans un environnement différent et qu’il ait donc un avis différent sur les choses ”. Autrement dit, chacun doit être aligné sur la raison d’être de l’entreprise et non sur la sienne. Où l’on évoque l’holacratie, système de gouvernance qui donne le pouvoir à l’organisation elle-même plutôt qu’aux égos de ses membres. À bien y regarder, peu de gens sont prêts à ce partage ; la société n’est pas construite en ce sens.

Mouvements et idées contradictoires

Depuis le début du XXe siècle, les entreprises, institutions et associations, sont majoritairement régies pas un modèle pyramidal et hiérarchique, un schéma dominant/dominé qui attise nos réflexes compétitifs plutôt que de développer la capacité
à coopérer. Un système qui, selon “ l’Université du Nous ”, est à bout de souffle. “ En modifiant notre faire ensemble, y entend-on, notre société pourrait muter et sans doute résoudre les grands défis qui sont désormais les nôtres ”.

Dans le même temps, le lobby des chefs d’entreprises s’exprime lui aussi, dans la presse, sur les réseaux et les scènes publiques. Certains disent leur volonté de “ remettre la France en marche avant qu’il ne soit trop tard ”. Lors de “ La nuit de la liberté ” en février dernier, ils portaient leur envie de placer l’économie au cœur du débat public. Jean-Philippe Cartier (H8 invest), chef d’entreprise très engagé, devrait lancer dans quelques jours le mouvement “ Le pouvoir de l’action ”, comme Matthieu Boeche, entrepreneur et stratège économique, l’avait fait pour le groupe des “ 300 pour la France ”.

Mots fléchés Grillé - Entre initiatives et désirs de changement, tout est-il possible ?
Mots fléchés Grillé — Instagram @grilleeeeeeeeee

Au-delà de ces idées qui ambitionnent de faire bouger le collectif, d’autres sont le fait de chefs d’entreprises reconvertis ou de jeunes qui portent haut leurs ambitions. Dans l’émission “ Qui veut être mon associé ” ?, on a récemment vu une infirmière très confirmée qui a conçu Arterya, système de détection de l’artère pour une piqûre en urgence. Poiscaille, une entreprise qui propose des paniers de la mer ultrafrais, en provenance d’un réseau de pêcheurs français, dans le respect d’une pêche responsable ; et dans un tout autre domaine, Grillé, des cahiers de mots fléchés de nouvelle génération, distribués par une communauté internet constituée de jeunes de 18 à 34ans.

La Gabare, créatrice de valeur

Certains projets semblent un peu fous, presque irréalistes, tant ils s’attaquent aux fondements mêmes de la société. C’est le cas de la Gabare, une monnaie locale complémentaire et citoyenne, qui se développe depuis quelques années entre Tours, Vendôme, Blois et maintenant Orléans. Comme 80 autres monnaies locales, la Gabare est autorisée par la loi de 2014. Gérée par trois associations, elle entend permettre à chacun de faire un choix alternatif à l’argent que nous connaissons, “ synonyme de spéculation et de dette ”. Cette monnaie exclusivement locale, favorise l’échange de proximité. Yvonne Daroussin, Philippe Villevalois et Barbara Jacquet sont porteurs de ce projet de développement. Jeunes retraités de l’enseignement ou de l’agroalimentaire, ils veulent avancer vers un système plus égalitaire. “ Entre un porte-avions construit par des entreprises aux nombreux actionnaires, et la construction d’hôpitaux et d’écoles, le choix est politique, observe Yvonne, mais ceux qui décident sont tous formatés sur les bancs des mêmes écoles ”.

La Gabare, créatrice de valeur - Entre initiatives et désirs de changement, tout est-il possible ?
Yvonne Daroussin, Philippe Villevalois et Barbara Jacquet sont porteurs du projet de monnaie locale “ La Gabare ”.

La Gabare constitue une masse monétaire territoriale et permet de développer une économie qui ne s’évapore pas dans les banques. Le principe est simple : les adhérents consommateurs échangent un Euro pour une Gabare, sous le contrôle de la Banque de France. La monnaie finance alors un marché circulaire entre des acteurs de proximité : un bar achète sa bière à un brasseur voisin, qui lui- même se fournit en orge chez un paysan local. Un restaurateur lui, se fournit en viande chez l’éleveur régional, qui lui-même achète son foin au paysan d’à côté. À l’heure du Mercosur, la démarche trouve évidemment tout son sens.

Sur ce modèle, “ l’Abeille ” dans le Lot-et-Garonne, se développe avec le mouvement Agir pour le vivant, et au Pays basque, plusieurs millions d’Eusko sont en circulation. D’aucuns diront que c’est une affaire d’écolos bobos ; mais certaines collectivités cautionnent le principe. Comme à Lyon où la Gonnette est acceptée, y compris pour des consommations publiques. Les bénéficiaires du RSA pourraient à terme toucher une part de leurs indemnités en monnaie locale, et ainsi payer la piscine, la bibliothèque ou la cantine. Aujourd’hui, L’Or-liant cherche des bénévoles pour développer le réseau de commerçants qui accepteront La Gabare comme monnaie.

Ainsi donc va la vie…

…avec ses espoirs perdus, mais aussi ses convictions. Si les jeunes sont porteurs de bon nombre d’entre elles, à bien y regarder, ce sont les plus expérimentés qui prennent les initiatives, à l’aulne de leur vécu. Ils sont convaincus que l’on peut faire autrement, pour servir la société. Déçus par ce qu’ils voient et ce qu’ils vivent, ils veulent inventer la société de demain, avec les entreprises de demain, les outils de demain, l’égalité de demain….

Stéphane De Laage